Au bonheur de lire (1)

Cela vous arrivait aussi, enfant, d’attendre fébrilement que votre mère éteigne les lumières et redescende les marches pour gagner le salon, pour que, muni d’une lampe de torche et d’une couette, vous puissiez continuer le dernier chapitre de votre livre? Déjà au dîner vous aviez comme des cotons dans les oreilles, toutes les discussions vous venaient de loin, vous avaliez votre soupe machinalement, sans appétit, car vous étiez au coeur d’une bataille dans une quelconque contrée lointaine. « Léa?… Léa??? Tu as bien fait ton cartable pour demain? » Et à moi de hocher la tête silencieusement, car répondre par « oui, maman » serait trahir mon mensonge devant une mère qui savait détecter ces-derniers à la simple intonation de ma voix, qui devenait un peu trop aiguë.

Ma passion pour la lecture ne s’est jamais transposée sur celle de l’écriture, mais elle n’a cessé de m’influencer au quotidien. C’est un peu le parachute qui me permet d’amortir mes chutes libres. Je crois même que toute ma conception du monde s’est construite sur ce que j’ai lu (ou pas lu, justement). Ces extraits de livres que l’on souligne, qu’on annote, puis qu’on relit quand le temps est venu. Avec cette nouvelle rubrique, je voudrais en partager quelques-unes de ces petites perles, couplée de photos de mes archives (ben oui, sans images, c’est ennuyeux, voyons!).

Et je commence bien sûr par un texte qui parle justement de la fonction existentielle de la lecture! Un texte qui retentit d’autant plus fort quand on pense à la situation sociale actuelle pour nous, les jeunes…

Les livres me donnaient confiance. Sentiment assez indéfinissable. Ils représentaient une force sûre, un secours permanent. Toujours réceptif, un livre! A la première lecture on a laissé une marque à telle ou telle page, le coin plié, c’est le passage qui répondait à une préoccupation, à un doute. Le dialogue est ininterrompu. D’autant plus vaste qu’on y ajoute tout ce qu’on veut. L’auteur n’a fait que poser les jalons indispensables. A vous de faire la tournée d’inspection.

La frénésie de lire me vint, je crois, vers les quinze ans. Je me revois fort bien, assis dans un autobus, faisant ma première incursion littéraire avec un livre de nouvelles d’un auteur strictement inconnu dont je n’ai jamais su le nom. C’était un livre à bon marché qu’on avait dû me prêter ou que j’avais dû trouver chez le quincaillier de mon quartier qui, si inhabituel que cela paraisse, installait sur le trottoir devant sa vitrine, à côté des cuvettes émaillées, des brocs, des beurriers en terre rouge et des pots à confiture, des casiers de livres d’occasion qui passaient de main en main d’un bout à l’autre de l’année par tous les habitants du quartier avant de revenir à la quincaillerie, un peu plus défraîchis si possible, tachés de vin, de graisse, de café, de traces de doigts, les pages arrachées pour favoriser et perfectionner l’art du coït. On y trouvait par hasard quelques bons et authentiques romans ou essais dont il eût été curieux de suivre les pérégrinations qui les avaient conduits jusque-là. Pendant un an ou deux, j’ai bien dû m’arrêter presque chaque matin devant ces casiers et y choisir des livres. […]

Si je parle si longuement des livres, c’est qu’ils favorisèrent en moi une sorte de système d’auto-défense à l’égard de ma condition. Manoeuvre d’usine, l’avenir ne me promettait rien qui vaille et j’avais peur. Une peur alarmante. Je pourrais d’un jour à l’autre me retrouver dans la même position, ou plus bas encore, sans subir à nouveau ce sentiment d’infériorité qui me hantait. […] La lecture contribuait à tempérer au fond de moi cette anxiété, donc j’ai longtemps souffert, de n’être qu’un raté. J’avais beau miser indéfiniment sur le lendemain ou l’année suivante, les jours se succédaient sans changement notable. Usine. Dégoût. Rancoeur contre tout le monde et le monde. Manque d’argent. Envie de me payer moi aussi des costumes, des vacances, un appartement, une soirée au restaurant ou au théâtre. A plusieurs reprises dans ma vie, je me suis demandé si, oui ou non, j’allais finir dans la peau d’un mendigot ou d’un petit employé subalterne. Ce genre de confrontation avec soi-même est affreuse. C’est l’échéance. Lorsqu’on arrive au point mort de l’échec on est fatalement seul, et, qui plus est, sans argent. […] Les livres avaient sur moi un pouvoir hypnotique. Longtemps, mes rêves de la nuit ont été encombrés de librairies aux proportions fabuleuses où j’étais accueilli en ami bienvenu, où l’on mettait à ma disposition des bibliothèques cachées contenant des éditions introuvables.

Louis Calaferte, Septentrion

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